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Diagnostiquée autiste asperger en 2013, Coralie Adato a longtemps cherché son chemin avant de poser des mots sur ses maux. Dans un récit authentique et touchant, la jeune femme raconte son histoire dans une chronique inédite à suivre sur Talentéo. 

Dans cet épisode final, Coralie vous délivre son message.

Cherche la reconnaissance ailleurs

Il peut être intéressant de chercher la reconnaissance ailleurs plutôt que dans le statut donné par le travail et ceux des « visibles ». Il y a plein d’êtres dans l’ombre qui ont parfois des trésors, mais pour qui la mise en avant est une montagne à surmonter. Parfois, certains creusent leur sujet plus qu’ils ne se battent à se faire connaître. Leur rencontre est une grâce dans ce monde et un jardin secret dans lequel on pénètre sur la pointe des pieds et du coeur. J’ai plus envie de faire connaître certains de mes pairs que moi-même .

Repenser le statut de la poésie

Il faut repenser aussi le statut de la poésie. C’est un moyen de communication pour plus de personnes qu’on ne le croit. Une vie sans poésie est, me semble-t-il, bien plus triste qu’une vie sans travail. La poésie demande de la rigueur, un travail sur le monde et la nature souvent bien plus constructif que les actes et choix de nos collectivités et politiques qui le détruisent.

La poésie devrait être virale pour tous, autant qu’elle m’est vitale à moi et à d’autres. Beaucoup d’autistes d’ailleurs sont des poètes ! Et pas que les filles ! Il n’y a d’ailleurs pas tant de différences que cela entre les garçons autistes que je connais et les femmes. Il y a des autistes femmes informaticiennes et des hommes autistes poètes ! Oui oui !

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La poésie
un filet posé au-dessus du monde
une maille crochetée sur nos désirs
un concentré de rêves dans les silences du vide
un baume sur les images écorchées de la vie
une musique jouée par la tendresse d’une plume
une île isolée entre deux touches noires
une parole qui s’envole
dans des contrées oubliées
un pépiement d’oiseaux dans un corps qui bat creux
un instant d’éclaircie posé en contrepoint de la langue
un breuvage interdit qui se bonifie avec le temps
une langue brisée soutenue par des larmes
un sanctuaire des mots perdus.

D’autres combats à mener

J’aimerais que les animaux et notre environnement soient mieux respectés qu’ils ne le sont. J’approuve vraiment le combat mené pour faire découvrir la différence, le handicap. Cependant, il y en a d’autres sans voix qui souffrent, et trop de gens détournent le regard. Il y a maintes façons de défendre les sans-voix, les voies de l’art en sont une.

L’inclusion : respecter toute forme de vie

J’ai du mal parfois avec la problématique d’ « inclusion ». La question ne devrait même pas se poser. On devrait respecter toute forme de vie et cesser cette société des petites cases avec des rôles prédéfinis, des compétitions à n’en plus finir.

Je n’irai pas soutenir une association d’autistes dégustant des tartines de foies gras ou sponsorisant l’expérience animale ! Encore moins une qui désire éradiquer l’autisme. Cela serait tuer de magnifiques personnes qui ne changeraient en rien leur « programmation » initiale pour une constitution non autiste. Les non autistes souffrent et ont des difficultés parfois supérieures aux nôtres également.

Nous ne serons jamais égaux devant la multiplicité des situations possibles dans une vie. C’est pourquoi, l’humilité et l’entre-aide, notamment entre pairs devraient se développer. Or, on continue, même dans un certain culte de la différence, à diviser les gens au lieu de juste admettre que la vie a un tronc commun.

De multiples branches, dont certaines un peu éloignées, sont souvent prêtes à casser si on cesse de les considérer comme partie du grand tout. Accepter la différence, c’est aider à travailler sur les notions d’égalité et de fraternité. C’est quitter celle de rivalité… aussi.

Changer de paradigme

C’est compliqué de se hisser à la hauteur des attentes des autres quand ces dernières sont peu explicites, mais même quand elles le sont : pourquoi le ferait-on ? Et pour quel titre ? Quand cesserons-nous d’évaluer et de dévaluer les individus ?

Chacun doit pouvoir développer ses compétences avec le droit de demander de l’aide, le droit de se développer et de recommencer toute sa vie dans un cadre sécuritaire et accueillant. Ce changement de paradigme dévoilerait certainement une nouvelle perspective positive et salutaire pour tous.

Enfin, beaucoup de personnes confinées ont souffert de la situation et de leur carence sociale. Je sais que la plupart des humains ont besoin d’une vie partagée intense, et je le comprends, mais parfois l’isolement permet aussi d’avoir un regard plus lucide et moins cruel sur la vie : on y puise l’essentiel, et le vide n’est pas un manque. C’est un espace de création au même titre que ce que devrait être une après-crise .

Le silence est d’or pour s’ouvrir à soi et aux autres et surtout pour poétiser son existence …

Un poème pour conclure cette chronique estivale

S’évader à chaque seconde,
N’importe où, n’importe comment
mais fuir, fuir son corps
fuir son vide,
fuir mais ici
sans rien montrer
Peindre, peindre à tout prix
partout, en coin de table
en coin d’esprit, en coin de corps
Tenter l’esquisse, tenter l’esquive
Prendre un pinceau, n’importe lequel
de l’eau- répandre, partout, sur la feuille
en marge. Secouer les couleurs
Y plonger- s’y noyer
Oublier, peindre, peindre le temps-
le recouvrir. Plus que l’Espace
le temps à fuir, presser
presser les couleurs
presser la douleur
S’évader
Écrire
Écrire à tout prix
dans sa tête,
dans les tiroirs
sur les trottoirs,
sur le miroir.
S’évader en chanson
secouer le diapason
faire pleurer le violon
qu’importe
ouvrir les portes
et fuir
l’instant brûlure
l’instant fêlure
l’instant parjure
S’évader
de nulle part
toute entière
éphémère
toujours-
passagère
étrangère
Apprendre,
apprendre d’autres langues
le russe pour son accent russe
l’anglais pour s’effacer
le verlan pour inverser
La ligne du temps
et remplir la grille
de mots croisés
de lignes brisées
Chanter le chant
des évadés
des libérés
des désaxés
S’évader en roue libre
sans frein ni cadre
le nez au vent
ailes déployées
Visiter les mirages
les bocages des blocages
les noeuds dans yeux
Toujours, tous les jours
respirer
s’évader
oiselle, oisive
pratiquer toutes
et toute entière
les évasions
fuir ce monde
en déraison.

 

Cette chronique estivale touche à sa fin. Merci à Coralie d’avoir pris la plume sur Talentéo pour nous raconter son histoire. 

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