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Isabelle Kaisergruber est ingénieure dans un centre de recherche. Devenue sourde profonde suite à une méningite encéphalite vers l’âge de 11 mois, elle raconte dans « Entendre d’un regard », ses vies personnelle, familiale et professionnelle marquées par son handicap: sa panne de son. Entre oralisation et LSF, un récit rempli empreint d’humour, de sincérité et de force. 

Pouvez-vous présenter votre parcours professionnel?

Entendre d'un regard: le recit d'Isabelle entre oralisation et LSFDans un premier temps, je m’occupais de la surveillance des mesures acoustiques et des vibrations mécaniques à l’aide des capteurs acoustiques utilisés dans le domaine du nucléaire. On a qualifié mon métier de ‘médecin des machines’. Ensuite, je me suis reconvertie dans les ressources humaines. J’ai ainsi pu monter un dossier pour aider les travailleurs en situation de handicap à mieux s’insérer dans le monde du travail et améliorer leur vie professionnelle. Je mettais en évidence les problèmes qui résultent des uns et des autres, redonnant ainsi aux sourds leur chance et leur place dans la société. Simplement, sans dramatiser et sans complexe.

Dans mon livre je relate mon parcours professionnel, de mes jeunes années d’éducation oraliste en langue française, à ma découverte sur le tard de langue des signes française, la LSF. Je dis ce que je ressens des qualités et des limites de chacune de ces deux langues qui assurent aux sourds la communication avec autrui par la perception visuelle à défaut de perception sonore. De mes amitiés enfantines à mon amour immense pour mes trois filles avec qui ces relations de maman sourde prennent parfois un tour inattendu, ce qui n’altère en rien notre attachement mutuel.

Malgré votre surdité, vous avez pu suivre un cursus scolaire ordinaire, pour devenir ingénieure. Quelles ont été les obstacles et les plus grandes réussites?

Le parcours de ma scolarité jusqu’au doctorat n’a pas toujours été facile et n’a été possible que grâce à la compréhension, la coopération et l’aide de mes professeurs ainsi que mes condisciples. Sans oublier mon père et mon grand frère, qui ont été toujours près de moi pour m’épauler et m’aider.

J’ai la chance d’avoir une voix avec un accent un peu particulier, qui me distingue des entendants, mais qui généralement ne les effraie pas. Je n’avais donc pas honte de ma voix. Je comprenais bien les gens et je me faisais comprendre. Si on se moquait de moi, je n’y prêtait pas attention. Je devais travailler beaucoup plus que les autres pour avoir le même niveau, mais j’ai été si heureuse d’y arriver! Sans oublier que lire sur les lèvres me demandait beaucoup d’efforts. C’était très dur et fatiguant.

Malgré tout, la langue orale, même difficile d’accès pour un sourd, même imparfaite, a été l’outil indispensable pour réussir ce pari énorme d’obtenir un diplôme de doctorat ès sciences. Car à cette époque il n’y avait pas d’interprètes, il fallait se débrouiller et j’ai réussi, mais à quel prix! Je suis fière de mon parcours. « Quand on veut, on peut », ça s’appelle la « résilience ».

Entendre d'un regard: le recit d'Isabelle entre oralisation et LSF

Vous êtes à l’origine oralisante, cependant vous avez découvert la LSF à 40 ans. Que vous a apporté cette langue?

La langue des signes m’a permis de me découvrir d’une autre manière, de me redéfinir, de prendre confiance en moi et de renforcer mon estime personnelle. Je me sens plus libre pour m’exprimer, je signe les mots, je ne parle pas, on ne peut pas m’écouter. Mais on peut me comprendre, je suis plus à l’aise. J’ai pris conscience que la LSF faisait partie de ma vie pour m’aider à guérir de mon traumatisme dû à mon propre rejet de mon handicap. J’y suis arrivée et je remercie la LSF!

La LSF m’a ouvert de nouveaux horizons. Je ne regrette pas de l’avoir acquise après mes 40 ans. Mes relations familiales et professionnelles ont alors évolué. J’ai été moins inquiète, moins coléreuse, moins revancharde, surtout moins prompte à juger. J’éprouve probablement plus d’amour envers les autres et envers moi-même. J’ai appris à mieux écouter et à mieux chercher à comprendre. Je me suis sentie mieux acceptée!

Comment jonglez-vous entre ces deux langues au quotidien? Quelles sont les forces de l’une et de l’autre?

La LSF m’est nécessaire voire indispensable car j’éprouve mes premières difficultés à pratiquer la lecture labiale, du fait d’une baisse de mon acuité visuelle. Par ailleurs, la lecture labial est quasiment impossible avec certaines personnes. Il faut avoir à l’esprit que lire sur les lèvres n’est pas lire dans un livre. Par exemple, suivre une conférence sur la philosophie, je ne suis pas certaine de pouvoir la suivre jusqu’au bout.

Je reste et je resterai toujours attachée à mon éducation orale pour tout ce qu’elle m’a apporté. L’oral est ma première langue maternelle, et c’est ainsi que je l’ai donnée à mes trois filles. L’un n’empêche pas l’autre , vive les deux langues: Orale et LSF.

La culture sourde est extrêmement riche et complémentaire de la culture entendante. Pour cette dernière, ce sont les oreilles, c’est le monde de l’ouïe, des sons, des paroles, de la musique et des bruits. Quant aux sourds , ce sont pour eux les yeux, les visions fixes ou animées des gens ou des choses. Ces deux réalités sont complètement compatibles et ne peuvent que s’enrichir l’une et de l’autre.

Quels conseils souhaitez-vous donner aux personnes communiquant avec des personnes sourdes?

Nous sommes dans le siècle de la communication, et pour communiquer avec les entendants, le sourd a besoin de pratiquer leur langue, orale et écrite. Mais l’acquisition de la LSF n’est pas un obstacle à l’acquisition de la langue parlée, au contraire. Il serait bien de commencer par la langue des signes dès la naissance car cette langue gestuelle favorise l’apprentissage ultérieur de la langue orale et l’épanouissement de l’enfant sourd. Un tel enfant est souvent décrit comme étant plus calme, ayant moins recours aux pleurs. Une attitude qui renforce le lien entre parent et enfant, en les rapprochant par l’intermédiaire de jeux et d’échanges divers et constants.

La responsabilité des parents d’un enfant sourd est de lui rendre le monde accessible par tous les moyens disponibles pour qu’il accepte sa différence et bâtisse lui-même son avenir. Et ce, en lui offrant le maximum d’outils pour y arriver et d’amour pour qu’il réussisse à faire les efforts gigantesques pour acquérir ces deux outils fondamentaux et complémentaires que sont l’oralisme et la LSF .. et pour savoir efficacement s’en servir!

 

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